L’affaire Liu Chao :
cinq ans de cavale et de lettres
défiant la police
Comment un homme ordinaire a tenu en échec des milliers d’enquêteurs pendant cinq ans, tout en leur écrivant régulièrement pour se moquer d’eux.
Le 19 février 1999, une nuit ordinaire à Hangzhou, capitale de la province du Zhejiang, bascule dans l’inexplicable. Une employée d’hôtel est retrouvée morte dans des circonstances troublantes. Les premières heures de l’enquête désignent rapidement un suspect : Liu Chao, vigile de 23 ans travaillant dans le quartier du Lac de l’Ouest. Mais avant même que les enquêteurs ne puissent l’appréhender, il disparaît.
Ce qui commence comme une affaire criminelle classique va se transformer en l’une des cavales les plus déconcertantes de l’histoire judiciaire chinoise : cinq années pendant lesquelles Liu Chao, seul contre tous, va traverser la Chine d’est en ouest, tout en entretenant une correspondance régulière et provocatrice avec la police qui le traque.
Un homme ordinaire, un destin extraordinairement sombre
Liu Chao naît en juin 1976 à Taishun County, une région rurale du sud de la province du Zhejiang. Son enfance se déroule dans un foyer modeste : père et mère agriculteurs, cinq sœurs et un frère. En tant que cadet de la fratrie, il grandit souvent livré à lui-même, ses parents étant accaparés par les travaux des champs.
Ses résultats scolaires sont, dit-on, corrects. Ce n’est qu’à l’adolescence que son comportement commence à changer. Après son baccalauréat, il s’engage dans l’armée, où il fait preuve d’une discipline ambiguë : apprécié pour ses capacités physiques, il est finalement renvoyé de son unité pour inconduite répétée. À 22 ans, Liu Chao se retrouve à Hangzhou sans travail, sans avenir tracé, et avec une rupture sentimentale douloureuse en toile de fond. C’est dans ce contexte de désillusions accumulées qu’il décroche un poste de gardien de sécurité dans un immeuble de bureaux du quartier du Lac de l’Ouest.
Ses collègues le décrivent alors comme quelqu’un à l’apparence soignée, réservé, mais dont les propos trahissaient parfois une vision troublante du monde qui l’entourait. Personne ne soupçonne ce que la nuit du 19 février 1999 va révéler.
La fuite : une cavale à travers la Chine entière
Dès le lendemain du crime, Liu Chao rassemble ce qu’il peut emporter et quitte Hangzhou par le premier bus disponible. Il sait que la police viendra. Ce qu’il ne sait peut-être pas encore, c’est qu’il ne rentrera jamais chez lui.
Dans la Chine de 1999, les systèmes de vidéosurveillance sont encore rares. Il n’existe pas de reconnaissance faciale, pas de bases de données biométriques interconnectées entre provinces. Retrouver un individu seul dans un pays de plus d’un milliard d’habitants relève, à cette époque, d’un défi colossal pour les enquêteurs. Liu Chao le sait, et il va en tirer parti pendant cinq longues années.
Sa trajectoire lors de sa cavale dessine une carte saisissante : on le localise à Wuhan dans la province du Hubei, puis dans la province du Hunan, avant qu’il ne finisse par s’installer dans la province côtière du Fujian, à plus de 300 kilomètres de Hangzhou. Il ne reste jamais longtemps au même endroit. Il change régulièrement d’identité, de lieu de résidence et de couverture professionnelle. Pour survivre, il multiplie les petits emplois au noir, exploitant l’informel d’une économie chinoise en pleine transformation.
Les lettres : le mystère dans le mystère
Ce qui rend l’affaire Liu Chao véritablement unique dans les annales judiciaires chinoises, ce n’est pas tant la durée de sa cavale que la correspondance qu’il entretient tout au long de celle-ci. Car Liu Chao écrit. Beaucoup. Et à des destinataires variés.
Des missives à la police
Peu après sa fuite, le commissariat du quartier du Lac de l’Ouest à Hangzhou reçoit une première lettre. L’écriture est claire, la syntaxe soignée. L’auteur : Liu Chao lui-même. Dans ce courrier et ceux qui suivront, il évoque l’affaire, décrit sa vie en cavale, et n’hésite pas à narguer les enquêteurs sur leur incapacité à le retrouver. À un moment, il va jusqu’à préciser s’être rendu physiquement à un commissariat — et en être reparti sans que personne ne le reconnaisse.
Les cachets postaux des enveloppes constituent, paradoxalement, les seuls indices géographiques dont dispose la police. Chaque lettre déclenche une mobilisation. Chaque fois, Liu Chao est déjà parti.
Des lettres à son entourage
Mais Liu Chao n’écrit pas qu’à la police. Des lettres parviennent également à son ancienne petite amie et à d’anciens camarades. Le ton y est différent : plus personnel, parfois nostalgique. Ces courriers révèlent un homme qui n’a pas coupé les ponts avec son passé, même depuis l’autre bout de la Chine. Ils témoignent aussi d’une psychologie complexe, tiraillée entre la conscience d’une situation sans issue et une forme de besoin de reconnaissance.
L’arrestation : un coup de téléphone anonyme met fin à tout
En février 2004, soit cinq ans après les faits, un habitant du district de Shouning, dans la province du Fujian, remarque un inconnu dans les rues de Chengguan. Son visage lui rappelle quelque chose. Il consulte les avis de recherche toujours affichés par la police et compose le numéro d’urgence.
Les enquêteurs de Hangzhou, immédiatement alertés, parcourent plus de 300 kilomètres pour rejoindre les équipes locales. Ils ne se précipitent pas : Liu Chao est décrit comme un ancien militaire, robuste, susceptible d’être armé. La surveillance discrète dure plusieurs heures. L’arrestation, le 10 février 2004, se déroule finalement sans incident majeur.
Pour la brigade criminelle de Hangzhou, cette interpellation clôt une enquête qui avait mobilisé des ressources considérables et ponctué leur quotidien pendant cinq ans. Le communiqué officiel parle d’une « victoire décisive ».
Ce que l’affaire Liu Chao dit de la Chine des années 2000
Au-delà du cas individuel, l’affaire Liu Chao s’inscrit dans un contexte historique particulier. La Chine du tournant du millénaire est une société en mutation accélérée : exode rural massif, urbanisation galopante, mobilité interne sans précédent. Des millions de travailleurs migrants circulent d’une province à l’autre, souvent sans papiers en règle, vivant dans des interstices administratifs que les forces de l’ordre peinent à couvrir.
C’est dans ces marges que Liu Chao a survécu. Paradoxalement, la même modernisation économique qui engendrait une surveillance sociale accrue créait aussi, par sa vitesse et ses inégalités, des zones d’ombre dans lesquelles un fugitif pouvait se fondre pendant des années. L’affaire a conduit les autorités à accélérer le déploiement des systèmes d’identification nationaux et des bases de données criminelles interconnectées entre provinces — des réformes qui rendront, quelques années plus tard, une telle cavale pratiquement impossible.
Aujourd’hui, l’affaire Liu Chao reste une référence dans les discussions sur l’évolution des techniques d’enquête en Chine. Elle illustre, avec une acuité particulière, la façon dont une société peut laisser des individus se perdre dans ses propres transformations — et comment parfois, c’est un regard banal dans une rue ordinaire qui suffit à refermer une histoire que l’on croyait sans fin.
Passionné par les phénomènes et les grandes affaires inexpliquées depuis plus de 20 ans, Michael consacre une partie importante de son temps à la recherche documentaire, à l’analyse critique des sources et à l’étude des dossiers qui suscitent interrogations et débats.
Il est également à l’origine du site Ghosthunter.be, consacré à l’exploration du paranormal et aux témoignages. Avec Histoires Inexpliquées, il élargit son approche vers les enquêtes historiques, les affaires non résolues et les mystères contemporains, dans une démarche plus analytique et documentaire.
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